Noir, blanc, vert, rouge. Quatre couleurs qui reviennent de la Jordanie au Yémen, et dont l'histoire commence par un soulèvement dans le désert d'Arabie.
De la Jordanie à l'Irak, du Koweït à la Palestine, une même palette revient sur les drapeaux du monde arabe : le noir, le blanc, le vert et le rouge. Ces quatre couleurs forment la famille panarabe. Leur histoire ne commence pas dans un bureau de designers, mais dans le fracas d'une guerre
Nous sommes en 1916, en pleine Première Guerre mondiale. Les provinces arabes de l'Empire ottoman se soulèvent contre Istanbul. C'est la Grande Révolte arabe. Pour rassembler des tribus dispersées sous une même bannière, les insurgés adoptent un drapeau qui dispose le noir, le blanc et le vert en trois bandes horizontales derrière un triangle rouge, du côté de la hampe. La conception en est généralement attribuée à un Britannique, le diplomate et officier Sir Mark Sykes, même si certains récits en laissent le choix final au chérif Hussein lui-même. Qui qu'en soit l'auteur, il emprunte la forme d'un tricolore européen, rupture voulue avec les emblèmes ottomans, en laissant l'étoile et le croissant entièrement de côté.

Les couleurs, elles, n'ont pourtant rien d'européen : chacune répond à la tradition islamique. C'est précisément ce qui permit à ce « drapeau de la Révolte arabe » de devenir la matrice visuelle de toute une génération d'États arabes nés au XXᵉ siècle.
Le soulèvement fut mené par Hussein ben Ali, chérif de La Mecque et grande figure de la dynastie hachémite. Son drapeau devint celui du royaume du Hedjaz, un État éphémère né dans l'ouest de l'actuelle Arabie. De là, les quatre couleurs rayonnèrent. À mesure que les anciennes provinces ottomanes puis les mandats coloniaux se défaisaient, de nouveaux États apparaissaient du Levant à la vallée du Nil, et chacun puisa dans cette palette pour dire son appartenance à une même communauté. Les Hachémites eux-mêmes régnèrent un temps sur le Hedjaz, sur l'Irak et brièvement sur la Syrie, et règnent encore aujourd'hui en Jordanie. Un drapeau de guerre était devenu un langage commun.

Pourquoi ces quatre teintes précises ? L'interprétation traditionnelle les relie chacune à une grande période de l'histoire arabe et islamique. Le noir rappelle la bannière du califat abbasside. Le blanc évoque celle des Omeyyades. Le vert renvoie à l'islam lui-même et, selon certains récits, aux Fatimides. Le rouge, enfin, est la couleur des Hachémites, la dynastie qui mena précisément la révolte de 1916.

Pour résumer cette symbolique, on cite souvent un vers attribué au poète Safi al-Din al-Hilli, au XIVᵉ siècle, qui célébrait les actes blancs, les combats noirs, les prairies vertes et les épées rouges. La formule est belle, et elle rappelle que ces couleurs charriaient des siècles de mémoire bien avant d'orner le moindre drapeau: « Blancs sont nos bienfaits, noires sont nos batailles, verts sont nos pâturages, rouges sont nos épées » (بيض صنائعنا سود وقائعنا خضر مرابعنا حمر مواضينا).
La famille panarabe se divise en réalité en deux grands courants, faciles à distinguer une fois qu'on les connaît.

Le premier descend directement de la Révolte arabe et conserve les quatre couleurs, le plus souvent en bandes horizontales avec un coin coloré du côté de la hampe. On le reconnaît en Jordanie et en Palestine, noir-blanc-vert derrière un triangle rouge, et encore au Koweït, aux Émirats arabes unis et au Sahara occidental.

Le second est né en Égypte après la révolution de 1952. On l'appelle parfois le drapeau de la libération arabe, et il privilégie le rouge, le blanc et le noir en trois bandes horizontales, le vert étant repoussé à la marge ou abandonné. L'Égypte, l'Irak, le Soudan et le Yémen s'inscrivent dans cette lignée, souvent avec un emblème central propre à chaque nation. La Syrie en fit longtemps partie, avant de renouer, en 2025, avec son drapeau d'indépendance vert, blanc et noir à trois étoiles rouges.

Une précision s'impose. Tous les drapeaux du monde arabe n'appartiennent pas à cette famille. L'Arabie saoudite, par exemple, arbore un drapeau vert frappé de la profession de foi musulmane au-dessus d'un sabre, sans lien avec la révolte de 1916. À l'inverse, certains pays ajoutent au fond panarabe un emblème bien à eux, comme le takbir qui court sur le drapeau irakien. La famille est vaste, mais elle a ses frontières.

Deux courants, une même ambition : affirmer, par un simple jeu de quatre couleurs, une identité arabe partagée par-delà les frontières. Ce drapeau de la Révolte flotte d'ailleurs, à taille géante, au-dessus du golfe d'Aqaba, en Jordanie, en haut de l'un des plus grands mâts du monde. Comme la croix nordique ou les couleurs panafricaines, cet assemblage raconte, à qui sait le lire, toute une histoire commune.
Pour aller plus loin: https://fr.wikipedia.org/wiki/Couleurs_panarabes
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